Nöt
Photographe


Cursus


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Après un survol plus ou moins pertinent du métier de sculpteur, Nöt pratique la photographie argentique sans grand attachement. La rencontre avec Audrey Tabary, photographe sévissant à l'époque (1996) sur Marseille, va radicalement changer sa perception de l'image. De manière totalement empirique, il explore alors frénétiquement et expérimente les différents processus de la photographie puis s'installe en tant que photographe-auteur dans les Pyrénées (France). Nöt a un gout peu prononcé pour la technique et l'aspect matériel de la photographie, il ne se rattache pas non plus à un style ou une école particulière, préférant colporter par ses images une sensibilité légèrement versatile. Après plusieurs années consacrées aux projets photographiques des artistes avec qui il collabore (chez Sony / Columbia / Sculpteo etc.), il opère en 2014 un retour en galeries, festivals d'art et autres lieux détenant des murs.


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After flying more or less relevant sculptor work, Nöt practice film photography without much attachment. The meeting with Audrey Tabary, photographer raging at the time (1996) in Marseille, will radically change the perception of the image. Totally empirically, he frantically explore and experiment the different processes of photography and then moved as a photographer-author in the Pyrenees (France).
Nöt dont have a very pronounced taste for technology and the material aspect of photography, he do not relate to either style or a particular school, preferring to peddle his images slightly in a versatile sensibility. After several years devoted to photographic projects of artists with whom he collaborated (Sony / Columbia / Sculpteo etc.), he operate in 2014 a return in galleries, art festivals and other places holding walls.



Expositions & Prix / Exhibitions & Awards


2014 & 2015 - International kolor Go Pro Panobook Awards

08’2015 - The Brick Lane Gallery - Londres

09’2015 - Abbaye Cistercienne de L’Escaladieu - Bonnemazon

03’2016 - Blank Wall Gallery - Athènes

04’2016 - Galerie Le Ballon Rouge - Paris

06’2016 - Grand Prix du Jury - Drone Film & Photo festival - Belgique

07’2016 - Festival Jazz In Marciac

+ 2015 & 2016 - Diverses Expositions & Festivals > Sud-ouest de la France


Me


Interview #1


Par Mathilde Clément / Artist'Up / Juin 2016


"Parfois, comme naufragé, on se retrouve à adopter une plage, sans le moindre regret du navire échoué… "
C’est dans la région des Hautes-Pyrénées dont "les reliefs, les allures escarpées nourrissent continuellement le désir de chanter sa beauté", que le photographe Nöt s’est laissé chavirer, laissant libre cours à son expression artistique.
Dans ses œuvres, des silhouettes féminines sont mises en scène, dans le plus simple appareil, au cœur des paysages à la fois inquiétants, envoûtants et hypnotisants.
Au travers des visions oniriques, l'auteur-photographe s'interroge sur le rapport de l'humain avec la nature et met en exergue la féminité - "les notions de force et de courage dont font preuve les femmes face à ce monde effroyable... monde dont elles sont pourtant génitrices".

Nous avons découvert que vous "préférez colporter par vos images une sensibilité légèrement versatile"… Comment votre intérêt pour le medium photographique est-il né et s’est-t-il développé ? Du souvenir le plus lointain, l'attrait envers la capture d'images est apparu lorsque - avant l'âge de dix ans - j'ai réalisé que je pouvais faire des images floues. Le reflex de mon père le permettait, je me suis alors fait un malin plaisir de traiter quelques pellicules de la sorte. Cet outil me donnait donc l'opportunité de traduire mon monde, celui d'un môme solitaire, un brin différent et surtout extrêmement myope. Je suis rapidement passé à d'autres jeux photographiques sans pour autant m'attacher à la pratique, ayant une nette préférence pour le dessin. Quelques déclenchements ça et là durant l’adolescence, rien de pertinent... puis les beaux-arts, l'apprentissage du labo, l'accès à d'autres focales, les premiers portraits (de femmes aimées), cela semble même plaire à ces dernières, l'intérêt pour la photographie s'étoffe. La première série émerge, sur l'autoportrait. Cela peut sembler tout à fait banal à l'heure actuelle... mais, demander aux individus que l'on croise au quotidien de se prendre en photo, avec un même angle, un même appareil, cela constituait un parti-pris photographique dans les années 90... et un financement assez laborieux en terme de péloches, développement etc. (J'avoue avoir fait acte de vol dans certaines FNAC du sud de la France / Il y a prescription...). En somme, je me trouve en possession de centaines de selfies, des strictes inconnus, des personnes depuis disparues, d'autres toujours bien là, en pleine forme, 20 ans plus tard...

Quel rôle votre rencontre avec Audrey Tabary a-t-elle joué dans votre perception de l’image ?
Fin 90, rencontre avec Audrey Tabary, rencontre amoureuse avant tout, qui me mène vers Marseille. Je déambule dans son environnement photographique, je perçois les techniques et m'attache à cette folie douce qui règne dans ce milieu. J'exerce en parallèle le rôle de modèle de nu pour Audrey et certaines de ses collègues, me laissant du coup trimballé dans quelques péripéties phocéennes... C'est une période où les éléments s’assemblent, un rébus étrange se met en place, liant la solitude salvatrice de la quête photographique à une certaine présence sociale, mêlant mon regard sur la folie et le néant à l'intrigante beauté des femmes.

Votre résidence dans la région des Hautes-Pyrénées semble avoir joué un rôle majeur dans votre travail, dans lequel on retrouve ses paysages et ses forêts… Quel rapport entretenez-vous avec la nature et en particulier avec la région des Hautes-Pyrénées ?
Parfois, comme naufragé, on se retrouve à adopter une plage, sans le moindre regret du navire échoué... Certes, les Pyrénées sont un environnement brut, encore insoumis, ses immenses vagues minérales t'assiègent, te réduisent à l'infime échelle humaine... A la fois, elles te transmettent un sentiment de sécurité, une quiétude, une contemplation sans cesse renouvelée. Ses reliefs, ses allures escarpées nourrissent continuellement le désir de "chanter" sa beauté. Nul besoin d'arpenter la chaine de long en large pour dégoter les lieux d'inspiration, un court rayon d'action autour de mon chez moi (Bagnères de Bigorre) me suffit amplement pour mener l'essentiel de mes projets.

Dans votre série "Lhychen" vos modèles semblent ne faire qu’un avec la nature. S’agit-il d’une réflexion sur le retour à l’état sauvage ?
"Lhychen" est une suite spécifique, exclusivement réalisée dans certains lieux des environs. Des zones humides où l'ensemble des arbres est couvert d'une mousse épaisse et détrempée... Un biotope rare, vulnérable plus connu sous le doux nom de "petite Amazonie des Pyrénées". Cette série s'empare de la sensation de fragilité induit par cet environnement, l'incarne dans de frêles silhouettes, puis les abandonne dans ces gouffres gesticulants et inextricables. Un jeu de perspectives s'instaure, déplaçant soudainement le prédateur vers les griffes de sa proie.

Quelle est votre vision du rapport qu’entretien l’homme moderne avec la nature ?
Le rapport homme/nature me semble complexe à décrire par les mots, mes images parcourent fréquemment ce propos entre un certain défaitisme et l’espoir d'une nouvelle conscience.

Vos séries "Flat and Fall" et "Gypaeth" ont été réalisées à l’aide d’un drone. Vous avez d'ailleurs intitulé ces 2 projets par l’appellation originale de "drone nude art". Quelle est la genèse de ces 2 projets ?
Pourquoi avoir fait le choix d’utiliser le drone et de le croiser au nu artistique ? Ces deux séries sont issues d'un travail collaboratif avec un ami, Fabien Lejaille. C'est un homme ingénieux, bidouilleur et à la fois rigoureux dans ses démarches. Il sait élaborer des machines volantes d'une grande fiabilité, ne recule pas devant les difficultés quand il s'agit d'effectuer des vols plus ou moins périlleux. Si il n'avait pas été là, à proximité, avec ses aéronefs (il n’adhère pas à l’appellation "Drone"), je n'aurais peut-être jamais échafaudé ce mix vue aérienne / nu artistique. J'ai été ensuite surpris par l'absence d'images dans ce style au gré de mes recherches sur le net, mis-à-part le magnifique travail réalisé par John Crawford dans les années 80..., cependant nous étions sur un tout autre propos. L'étape de l'exécution du projet fut amplement plus complexe : revoir toute ses notions de repérages en matière de lieu, déceler les modèles aptes à ce genre de performances, respecter la multitude de critères techniques de vol et surtout... la sécurité...
Quelques frayeurs nous attendaient en effet, les shootings aériens en milieu montagnard parfois en plein hiver étant soumis à bon nombre de perturbations. Il s'agissait ensuite de trouver le rendu en post production, de révéler l'esprit de ces deux séries. Bref, de cette idée simple a découlé une ribambelle de réflexions techniques et artistiques et nous sommes, malgré l’avancée du projet, toujours en train de triturer le processus, de l'optimiser, afin d'obtenir des images plus pertinente encore.

Pouvez-vous nous éclairer sur votre mode opératoire… des préparatifs au rendu final ?
Concernant le mode opératoire, il s'agit déjà de regrouper l'équipe sur le lieu sélectionné et cela au moment même où la lumière est compatible : un ciel blanc, nuageux mais lumineux. En effet la vitesse d'obturation de l'appareil se doit d'être assez élevée pour parer aux soucis de vibrations du drone. Le diaph, lui, doit être suffisamment fermé afin d'avoir une certaine tolérance au niveau de la netteté, les altitudes de vol étant extrêmement variables.
Compte tenu de la courte durée de vie des batteries du drone, le temps de prise de vue est assez court, soit, actuellement 4 vols de six minutes max par modèle, parfois moins selon la présence du froid ou de vent. Les modèles sont briefées en amont de la session. Étant donné leurs capacités sportives et artistiques (une majorité de danseuses), elles n'ont aucun mal à appréhender l'esprit des poses et l’amplitude des mouvements à proposer durant ces courtes séances.
Durant le vol, la modèle reste entièrement autonome, loin de nous elle ne peut recevoir d'indications en direct, elle reste aussi libre d'improviser si cela correspond au thème abordé. Quant au pilote, il est à mes cotés, je lui livre mes indications afin d'obtenir le cadre et la composition désirés, il reste cependant décisionnaire selon l'évolution du vol et le respect des règles de sécurité. Me concernant, je reste rivé à l'écran de contrôle (parfois sévèrement brouillé), m'acharnant à composer une image digne d’intérêt lorsque tous les paramètres sont réunis...

Dans votre série "Lhymb", les modèles semblent être littéralement aspirés par un tourbillon d’éléments naturels. Qu’avez-vous souhaité exprimer à travers ce projet photographique ?
"Lhymb" est la résultante d'une suite d'erreurs sur le logiciel Kolor Pano Pro. A l'époque, un projet professionel (assemblage panoramique traditionnel) m'imposait son utilisation et comme souvent une suite de faux-pas mène à des rendus inattendus, parfois intéressants.
Au travers de ces visions oniriques c'est, une fois de plus, la féminité dont il est question : Les silhouettes s’effondrent dans les ténèbres, luttent contre d'absurdes vertiges ou bien combattent des tourbillons de végétaux fous... La confusion s'installe par tant de perspectives truquées, laissant planer un doute sur l'intériorité ou l'extériorité de la scène. La représentation du ventre et des orifices se faufile dans un paysage aliéné ; pour bientôt soumettre aux spectateurs les notions de force et de courage dont font preuve les femmes face à ce monde effroyable... monde dont elles sont pourtant génitrices.

Dans votre série "Lhynceul", cette fois c’est la nature qui s’exprime sur et à travers les corps de vos modèles. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre manière d'appréhender la double exposition ? Qu’est ce que cette technique vous a permis de mettre en lumière ?
"Lhynceul" peut s'inscrire dans la mouvance de la double-exposition, c'est comme cela en tous les cas que je le décris de manière synthétique. C'est surtout une longue suite d'assemblages et de découpages numériques. C'est aussi la nécessité de percevoir le point de saturation de l'assemblage panoramique, certaines images pouvant contenir (dans les silhouettes) près de 200 photos assemblées et juxtaposées. La forme, au final, demeure pourtant simple, les corps presque conventionnés, comme baignés de lumière, si proches des dictats publicitaires... La volonté de porter les mains sur le devant de la scène permet de rompre avec le caractère anonyme du corps, on découvre alors sa volonté de rester digne, droite, sa maitrise du paraitre, la dextérité dont peut faire preuve une femme pour dissimuler ses ténèbres.

Vous réalisez d'autres photographies éclectiques. Pouvez-vous nous parler d’une création qui vous tient à cœur ?
J'ai peu d'affection pour mes images, je les considère comme de simples parcelles de mes présents, des moments captés qui ne prennent leur valeur qu'au contact des autres... cependant il y a certaines photographies qui sont précieuses de par les circonstances qu'elle évoque, le souvenir, le sentiment qu'elle ravive.
"Glougloute" ne ressemble en rien a ce que je peux produire habituellement, c'est une photographie loufoque, sans prétention, à part peut être susciter un sourire simple et enfantin... pour ma part elle me ramène à un excellent moment partagé avec ma compagne Coralie, un instant où nous nous sommes retrouvés hilares devant cette scène absurde, tel des enfants découvrant pour la première fois ces étranges bestioles... Quelques minutes passées sur le bord d'une route paumés en plein cœur du Gers, une vue simple, mais qui m'inspire à chaque fois que je l'observe, une joie certaine.

Quels sont vos projets et envies pour la suite ?
J'ai une certaine incapacité à percevoir les projets à venir, je m'inscris plus naturellement dans le présent, comme un penchant dionysiaque qui peut me guider vers un rejet soudain de tout ce que je produis pour attaquer tout autre chose. Bien entendu, il y a l'envie de poursuivre certaines séries, que celles-ci trouvent leur public... Mais le désir le plus fort réside dans le fait de continuer à expérimenter, de nourrir cette quête de l'instantané, de m'étonner chaque jour encore de l'étendu cet art.

 



Interview #2


Par Blandine Géneau & Sébastien Roignant / F1.4 / Mars 2016


 

Tu as fait de la sculpture avant de te mettre à la photographie, qu’est-ce que cela t’apporte dans ta démarche ?
Je n’ai pas, à proprement parlé, pratiqué la sculpture de manière professionnelle, cependant ces quatre années de formation en sculpture sur pierre (École des Art de Tarbes) m’ont apporté un principe essentiel qui est répercutable dans le domaine de la photographie : « Où se situe le point final dans l’élaboration d’une œuvre ? » Dans la pratique de la taille directe, la matière est enlevée, il peut s’avérer du coup complexe, voire impossible, de revenir en arrière. Le point zénithal de la création doit être constamment en ligne de mire, sans quoi, un coup de burin en trop peut être synonyme de semaines de travail perdues en quelques secondes. Bien évidemment, la post production numérique n’est pas soumise aux mêmes contraintes, le Ctrl+z peut régner en maitre tout le long du processus… Il subsiste cependant ce moment-clé où il s’agit de mettre un terme à la conception de l’image, c’est un autre « instant décisif » (moins distinct que celui signifié par le bruit du déclencheur, certes), il est néanmoins nécessaire de le maitriser au risque de se répandre dans des finalisations à répétitions, jusqu’à en perdre l’objectif même de la démarche. Tout au long du traitement je tente de percevoir le rendu optimal (ou sa probabilité), je n’éprouve aucune « compassion » envers les images soit-disant « récupérables », j’abrège la post production avec un soupçon de « le mieux est l’ennemi du bien », ayant bien en mémoire mes limites techniques et de temps. Ce sont les quelques réflexes que j’ai préservé de la pratique de la pierre…

Tu as fait également une rencontre importante en la personne d’Audrey Tabary, peux-tu nous en dire plus ?
La rencontre avec Audrey est avant tout une rencontre amoureuse. Ce fut une période tumultueuse et à la fois décisive, a suivre les péripéties de cette photographe marseillaise. L’accompagnant, j’ai été fasciné de voir à quel point l’outil photographique par lui même est un vecteur de lien social. Ce simple objet peut se métamorphoser en passe-partout, donnant une opportunité constante de rencontre avec l’autre, l’accès aux lieux et événements d’une société. Certes, dans les années 90′, la pratique de l’argentique était plus propice à la « noblesse » de la fonction, mais Audrey détenait une telle fougue, un tel enthousiasme dans sa quête insensée d’images qu’elle a su faire naître en moi l’envie d’adopter cet art de la rencontre et de l’instant. C’est donc la dimension sociale et humaine de la photographie que j’ai découvert à l’occasion de cette rencontre avec Audrey. Je suis son travail avec une curiosité sans cesse renouvelée, elle réside actuellement en Espagne où elle réalise des séries de portraits irrésistiblement saugrenus et touchants… à mon regard, elle est comme le double-féminin de Martin Parr. Son site > audreytabary.com

Entre la naissance d’une série et sa réalisation combien se passe t-il de temps en général ?
Entre les prémices d’une idée de série et son exécution dans le réel, les durées de temps sont extrêmement fluctuantes. Certaines séries sont couvées durant des mois, voire des années, jusqu’à ce que tous les paramètres soient réunis pour l’accomplissement de la prise de vue… Habituellement, je travaille mes idées le corps à l’horizontal, les yeux fermés, en images mentales (avec un bon whisky tourbé de préférence). Ensuite, je retrace tout cela en croquis, puis liste les critères de réalisation du concept – lieux – temps – personnes – accessoires etc. A partir de ce point, je sais que certains projets verront le jour, d’autres non, puisque je suis beaucoup trop éparpillé pour les mises en scène chiadées. En parallèle, la série par « opportunité » m’est familière, une rencontre, la découverte d’un lieu, l’obtention soudaine d’un accessoire peuvent me précipiter dans la frénésie d’une réalisation à tout-va, quitte à tout mettre en place en quelques heures et donc a speeder les personnes concernées, car, d’un coup, ces images sont devenues ultra-primordiales… pour moi… les autres se posent encore la question.

Dans ta pratique de la photographie tu aimes tester différents procédés, est-ce que ce sont ces procédés qui font naître tes idées ou tes idées qui t’amènent à trouver de nouveaux procédés ?
Je suis loin d’être un fin technicien, aucune formation photographique – à moins de comptabiliser les heures de baby-foot lors des cours de photos de l’école des arts (pourtant j’adorais mon prof) – je n’apprends et évolue que par tentatives et erreurs. Je prends en compte chaque faux-pas, je n’hésite pas a le pousser jusqu’au « trébuchement » technique. Je vais donc, en matière de procédés, partir d’erreurs, tenter de les maitriser, puis y accoler l’idée… j’aime la sensation d’ »acte manqué » dans l’élaboration technique.

Peux-tu nous expliquer ce choix de la photographie de nu dans la nature ?
Si ce n’est l’admiration que je porte à ces deux thèmes, se pencher sur le « nu dans la nature » c’est se confronter à un grand classique, à une alliance monolithique décrit dans l’art depuis des siècles. Tenter d’incorporer une quelconque originalité dans cette entité séculaire peut vite se transformer en épreuve, pour ne pas dire en « peine perdue ». C’est donc l’aspect « challenge » du sujet qui me séduit… Certes il y a les plus habituels : trouver un lieu, en décrypter les axes, les chemins empruntés par la lumière de telle saison… mais tout compte fait… on ne peut s’empêcher de pousser plus loin les investigations dans la recherche de recoins moins hospitaliers, là il faut savoir bien entendu percevoir les dangers potentiels, veiller à la sécurité du modèle, et savoir faire machine arrière si les conditions sont trop périlleuses. Travaillant principalement en montagnes ou dans des zones peu recommandables des Pyrénées (couloirs d’avalanche, éboulis, forêt après intempéries…) la vigilance est de mise… mais c’est aussi dans cette recherche, pétrie parfois d’adrénaline, que l’on peut être susceptible de faire émerger des images intenses.
Le choix du modèle est effectué selon ses aptitudes à résister aux conditions climatiques, sa connaissance du terrain et sa capacité a dépasser ses appréhensions. Il est admirable d’observer le courage (parfois la témérité ?) dont font preuve certaines modèles dans l’exercice de la prise de vue, c’est une réelle aventure humaine, une « ivresse » que l’on retrouve peu dans les autres domaines de la photographie.Avec la photographie de nu et de nature, le photographe s’engage aussi dans l’art de manier et d’assembler les grandes notions de l’esthétisme; les lignes, les formes, la composition, le cadre etc. Ce qui peut souvent rimer à « Bim ! tTes tombé dans le panneau du trop classique »… Ce sont donc la complexité du sujet, l’intensité de la prise de vue et l’intention d’aboutir à des images originales qui me mènent vers ce style photographique.

Pourquoi avoir opter pour le préfixe « lhy » pour plusieurs de tes séries ?
« Lhy », pour différentes raisons : d’une part la volonté de déterminer toute les séries utilisant la technique de l’assemblage panoramique (sous Kolor Pano Pro). De l’autre, la « morphologie » de ces trois lettres, leurs résonances, la similitude avec le mot « Lie » (décrivant l’idée de sédiments) m’ont parlé. J’ai un attrait pour les néologismes, les titres alambiqués et absurdes, c’est une manière d’assumer ma dyslexie. Certains proches préfèrent même parfois le titre à la photo… (les ingrats ;))

Pour tes séries faites avec le drone, comment dirige tu ton modèle ?
La photo en drone laisse peu de marge de manœuvre concernant la direction du modèle. La totalité des consignes est énumérée en amont, avant même l’arrivée sur le lieu de survol. Les vols sont courts, 5 minutes max, le drone engendre des nuisances sonores, nous sommes, avec le pilote (Fabien Lejaille) éloignés du modèle afin d’être situés hors-champ… bref, rien ne permet de guider réellement le modèle durant le vol. La personne photographiée se doit donc d’être autonome et de savoir multiplier les propositions de poses sans avoir d’indications en direct. D’ailleurs, durant le shooting l’attention est bien plus concentrée sur les écrans de contrôle et sur le comportement du drone que sur le modèle lui-même, la sécurité est l’enjeu majeur de ces séances. Habituellement, après avoir analysé le comportement du modèle durant le premier vol, certaines consignes sont réitérées, on affine les détails des poses (« tes pointes de pieds ! ») pour le vol suivant… mais, diriger un modèle pour la prise de vue à la verticale consiste la plupart du temps a désorganiser ses connaissances en matière de poses et a lui suggérer un tout autre mouvement… en se retrouvant malencontreusement a parodier un vieux clip des « Bangles ».

Peux-tu nous raconter l’histoire de la série « Lhynceul » ?
Je voulais établir « Lhynceul » comme le contre-point de la série « Lhymb », ce sont deux représentations fantasmagoriques du rapport « microcosme/macrocosme », de la féminité et de la conscience environnementale… Dans « Lhymb » la nature est omniprésente, dévorante, elle plonge les corps frêles dans le chaos et l’abîme, cette série évoque principalement la fragilité de la civilisation humaine face à l’ultra-puissance de la nature… A contrario, « Lhynceul » décrit des silhouettes puissantes, des postures de maitrises des éléments qui contraignent la nature à un simple rôle de décor. « Lhynceul » se rattache aux procédés de la double-exposition, mais la technique principale réside dans l’assemblage et la mise en forme des images panoramiques réalisées en pleine nature. Le jeu consiste aussi dans le fait de multiplier et de mélanger les différentes vues panoramiques, ainsi il peut y avoir jusqu’à 200 images composées dans une seule et même silhouette.

Le fait que tu habites au fin-fonds des Pyrénées a-t-il une influence sur ton travail ?
Une influence majeure ! Les Pyrénées sont un choix du cœur. Elles demeurent tellement mystérieuses les années passant, révélant, chaque jours, un nouveau visage plus éblouissant encore. Elles nous impliquent, certes, dans une certaine rigueur de l’existence (rien n’est évident quand tout est pente) mais offre en contre-partie un enthousiasme constant aux sens, aux yeux particulièrement…
Les lumières, les conditions météo de l’hiver vont soudainement donner au relief des airs de Canada, les vallées printanières te transportent dans les joies tristes, verdoyantes et minérales de l’Irlande, les forêts de la « Petite Amazonie » (secteur des Baronnies dans lequel je travaille souvent) te plonge dans un décor digne de la Guyane ou du Brésil ; les statiques Pyrénées sont d’immenses terres de voyages. Un photographe peut aisément y passer une vie, découvrant sans cesse des lieux stupéfiants, des ambiances somptueuses ou irréelles… La quasi-totalité de mon travail porte l’empreinte de ces monts.
Bagnères-de-Bigorre est aussi un choix conséquent, cette petite ville de 8000 habitants – nichée au pied du Col du Tourmalet – est assiégée par la culture et l’art, les projets y sont à profusion, un nombre conséquent d’artistes mène ici une vie « paisible » tout en gérant des carrières nationales (voire internationales)… que dire si, résider ici est un merveilleux équilibre entre calme et agitation… Je pourrais, certes, vous conseiller un tour sur ce site > les-temps-dart.com qui réunit une partie des créateurs bagnèrais, vous orienter vers l’association Traverse qui propose actuellement un bel appel à résidence photographique > traversiens.com ou vous parler de Capsus, société audio-visuelle de haut-vol qui construit actuellement un studio de prise de vue de 400 m2 à l’entrée de la ville… mais ce ne serait que survoler la question d’une vie culturelle intense aux nombreuse facettes.

Dans le portfolio, tu nous présentes aussi des portraits qui ne sont pas anodins, peux-tu nous raconter l’histoire de l’un d’entre eux ?
J’aime manier le hors-cadre, laisser vaquer l’imagination du spectateur au-delà de la fenêtre photographique, organiser les images en rébus, poser des énigmes et enfin, si le spectateur est d’accord, le questionner sur ses réponses… Les ambiances saumâtres, la noirceur des sentiments, les atmosphères étranges sont des éléments que je mets en scène avec entrain… (les prises de vue demeurent pourtant un moment bon-enfant et décontracté.)
J’ai donc la nécessité de travailler avec des modèles aptes a révéler des émotions profondes et intenses, capables aussi d’évoluer sur des terrains peu praticables… ce qui donne parfois quelques petits bobos (jamais de gros / penser a toucher du bois)… quelques éraflures, bon, parfois beaucoup éraflures… comme dans le cas présent avec cette image de Morgane > www. morgane. book.fr. C’est un modèle aux aptitudes multiples parfois troublantes, nous travaillons ensemble depuis des années et elle semble loin d’être traumatisée par nos séances…
Concernant Jed Robin, c’est un personnage hors-norme, il a su muter ses mélancolies et ses errances en un art tout-à-fait singulier qu’il exprime au travers de sa musique et de son étrange apparence, du pain-béni pour un photographe… pour le plaisir des oreilles (et les tristesses de l’âme), je me permets de vous orienter vers ses dernières compos > soundcloud.com/art-mnesia-inc

 

 


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